Second rendez-vous
- plumesdelarbre
- 24 janv.
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours

Evidemment, je ne peux pas cacher mes mains. Il les verra. Peut-être, après tout qu'il ne les regardera pas. Je me sens si vieille. Mes yeux. Les rides, là, les pattes d'oie. Il les verra, bien sûr. Quelle heure est-il? Un jean, un chemisier blanc. J'ai bien fait? Oui, oui, j'ai bien fait. C'est neutre, ça passe partout. Mais quelle heure est-il ?
-S'il vous plaît, pouvez-vous me donner l'heure ? Ah ? Merci.
Onze heures cinquante cinq, déjà ? Je vais être en retard. Ce bus n'avance pas. S'il y avait eu vraiment quelque chose, un accident, j'aurais eu une bonne excuse. N'importe quoi. Allons, calme-toi. C'est trop tard maintenant, tu lui as dit que tu viendrais. Tu ne vas pas le laisser tomber une seconde fois, non ? Non. Il voulait vraiment me voir, au téléphone. Je ne le laisserai pas tomber cette fois, oh non ! Il a insisté bien sûr, il a entendu mon silence. L'hésitation.
On est où, là ? Place Viarme ! Je ne suis pas arrivée. J'aurais dû y aller à pied, peut-être. Ca fait une trotte quand même. Zut, mes mains collent. Est-ce que j'ai amené un mouchoir ? Mon visage, dans la vitre. Quelle mine. Il faut au moins que je sourie. Il faudra penser à sourire.

Onze heures cinquante-cinq. Deuxième café. Bien trop tôt, comme à mon habitude, je suis arrivé bien trop tôt. Dans sa vie à elle aussi, évidemment, je suis arrivé trop tôt. Maman me l'a dit, “ne la bouscule pas, c'est difficile tu sais, pour toi, mais aussi pour elle. Surtout pour elle. Tu ne peux pas imaginer ce qu'elle a traversé, mais tu dois en tenir compte”. Onze heures cinquante-huit. Ma montre n'avance pas. Elle fonctionne pourtant. Oui, la trotteuse trotte. Veinarde, elle n'a que cela à faire. Quand j'étais petit, je me disais, si je ne quitte pas ma montre des yeux pendant une minute, j'aurai 17 en maths. Ou pendant cinq minutes. Ca n'a jamais marché, bien sûr. Peu importe. Nul en maths, soit. Mais une licence de lettres et le CAPES. J'enseigne maintenant et finalement, c'est grâce à elle. A sa décision de faire un trait sur moi. La vie est étrange, tout de même.
Ce café me semble bien amer. Ai-je mis du sucre? Je ne sais plus. Il n'y a qu'un papier sur la table, il n'est pas tombé non plus... je n'en ai pas mis, donc. Ils doivent se demander ce que je cherche, tous ces gens à la terrasse du café. Qui attendent-ils, eux?
Quels beaux cheveux a cette jeune fille, là-bas. Une peau si blanche, elle est studieuse, elle écrit, mais elle attend, elle aussi, de toute évidence. Son amoureux peut-être, belle comme elle est. Ses yeux noir velours surtout. J'aimerais la voir sourire. J'aimerais la voir ME sourire. C'est simple d'attendre son amoureux, jeune fille, tu ignores cela. Tu écris dans ce petit carnet et tu regardes parfois autour de toi, les secondes qui passent te rapprochent d'autres certitudes, tu es calme, tu te sais aimée. Profite, demoiselle ! Oui, c'est simple d'attendre son amoureux. Moi, j'attends ma vie. Comprendrais-tu cela toi dont le coeur bat au rythme de ton écriture lente sur ces feuilles à carreaux. Cela te paraîtrait excessif, probablement. Et cependant, je ne trouve rien de plus juste à dire. C'est une femme que j'attends, ordinaire. Ni plus belle , ni plus laide qu'une autre, sans doute. Je ne sais même pas à quoi elle ressemble, je l'attends.
Midi, c'est le carillon de saint-Clément. Dans moins d'un quart d'heure elle devrait être là, et je recommencerai ma vie.

S'il lui ressemble? Non, ce n'est pas possible. Il n'y est pour rien. Vingt-quatre ans déjà. Non, vingt-cinq. Le 23 mai de l'an 2001. Heureusement, j'avais tout dit à Raphaël. Tout expliqué, depuis longtemps. C'est fou. C'est tout juste s'il a été surpris, lui. Mais sa voix quand il a pris le téléphone, j'ai tout de suite su que c'était important. Je crois que j'ai compris quand j'ai vu ses yeux, Raphaël. Son regard était si... Il a dit : « Oui, je vous la passe » . Il a dit « vous ». Moi, je ne savais pas quoi dire. Qu'est-ce que je lui ai dit, au fait. Il est quelle heure? Les cloches. Il est midi. Si un tram arrive rapidement, je ne serai pas beaucoup, pas trop en retard. J'aurais peut-être dû me faire couper les cheveux, plus courts. Ca ferait plus classe. Il est professeur maintenant! Est-ce que je lui ai dit, moi. Non, je ne crois pas. Si au moins je pouvais en griller une. Non, non, contrôle-toi. Pas de cigarette. Souviens-toi ce que t'a dit Raphaël. “Tu es belle, Sarah, il va être fier de toi, et tu apprendras à être fière de lui”. Oui, peut-être, mais en attendant... Oh, Raphaël, pourquoi tu ne m'as pas accompagnée ? Mon amour... Ah, c'est l'arrêt. Il faut que je descende. Poussez-vous, s'il vous plaît. Raphaël, le seul homme qui ne me fasse pas peur. Tu as mis tellement de temps à m'apprivoiser. Et lui, là, cet enfant qui n'en est plus un, cet homme qui m'attend. J'ai si peur. Raphaël, j'ai si peur. Que doit-il penser de moi ? Et que vais-je lui dire ? Je vais lui raconter quoi ? Non, ne pas lui raconter.
Midi dix. Je me doutais bien qu'elle ne serait pas en avance, mais viendra-t-elle ?
Cette voix au téléphone, si ténue, si effarée. Il m'a semblé un moment que je devais la consoler, la protéger, mais comment la protéger de moi ? C'est moi qui réveille le passé. Lorsque les mots sont exhumés et qu'ils se mettent à parler à l'oreille, de quelle voix s'adressent-ils aux vivants ? Oui, j'ai bien senti que le passé revenait murmurer dans ses oreilles comme un mort-vivant. Il nous faudra tout construire. Où es-tu Sarah ? As-tu eu le courage de venir vers moi ? Pardonne-moi si je ne peux t'appeler autrement, pas encore, peut-être un jour, je le pourrai. Peut-être accepteras-tu de me donner cette permission, Sarah. Deux femmes , là-bas, au bout de la rue. Quel âge ont-elles ? Cinquante, soixante ? Trop âgées. J'ai du mal à t'imaginer. Pourtant je te sais plus jeune mais quel visage la vie t'a-t-elle modelé ? Je fumerai bien une cigarette.. Non, non si elle me fait la bise, l'odeur de tabac, non. Est-ce qu'elle me reconnaîtra ? Stupide, j'étais tellement petit. M'a-t-elle seulement pris dans ses bras ? Je ne peux pas imaginer que... Tu as raison, maman, je ne peux pas me mettre à sa place.

C'est drôle, je l'ai à peine regardé. Je me souviens, j'ai détourné la tête. Son image est restée quand même. Tous les jours. Il avait à peine un duvet blond ; ça ne veut rien dire. J'ai mal à la cheville. Il y a longtemps que je n'avais pas marché si vite. Avec ce genre de chaussures en plus. Il avait les yeux bleus aussi. Tous les bébés ont les yeux bleus, il paraît. Un peu fripé et rouge. Maintenant, il pleut ! Voilà, pas de chance. Je vais être trempée. J'aurai dû prendre le tram. Le pire, c'est que je ne sais même pas s'il était beau. Allons Sarah, tu ne te souviens pas ? Tu as hurlé. J'ai hurlé. Tu as hurlé, enlevez-le d'ici, il est trop laid. Oui, et mes mains, tes mains étaient si crispées sur les draps que j'ai eu mal aux doigts pendant des jours. Mais il n'était pas laid, non, je ne crois pas. Je ne sais plus, ça. Je me souviens, il faisait chaud. Une chaleur à crever. Dehors, il y avait des gosses qui jouaient au ballon. Et j'étais toute seule et ce vide dans mon ventre. Toute seule. Jusqu'à la rencontre avec Raphaël, son sourire et ses mains patientes. Nos vies qui se mêlent. Pourquoi le ciel est-il aussi gris ? Ils l'ont appelé Pierre. C'est joli, Pierre. Peut-être même qu'il est châtain. Mais pas brun, oh non, mon Dieu, faites qu'il ne soit pas brun. Tu es bête, tu ne crois pas en Dieu. Je ne crois pas en Dieu, mais faites qu'il ne soit pas brun. Sinon, je ne vais pas pouvoir...

Douze heures vingt-cinq. J'aurais dû lui laisser mon numéro de portable. Elle m'aurait averti, elle a eu un empêchement peut-être. Ce café, c'est sympathique. La musique cubaine, très agréable, original. Depuis combien de temps connaît-elle ce lieu ? Avec qui y est-elle venue ? Son compagnon sans doute. Ou son mari, je ne sais pas si elle est mariée et lui, alors, il serait mon beau-père. J'ai bien aimé sa voix. Il avait l'air de me connaître. Un café cubain, pourquoi a-t-elle choisi ce lieu ? C'est calme ici. Des oiseaux qui pépient dans les platanes. Cela t'intéresse, petit homme ? Tu suis les lignes vertes du tronc du bout de ton index curieux.
-Maman, pourquoi l'arbre il a des plaques vertes pas de la même couleur?
-Peut-être il a de l'eczéma, mon chéri, comme toi.
Ca t'en bouche un coin , mon bonhomme, une mère, ça connait tout, à ton âge. Oui, prends-la par la main, la tienne, et serre-la fort, tu comprendras plus tard . Moi, j'ai la chance d'en avoir deux, au final, il faut le voir comme ça. Une mère à apprendre. Si elle veut. Si elle ME veut.
Du chocolat à la menthe. Juste un carré. Douze heures trente, il va penser que je ne viens pas. Il va croire que je n'ai pas voulu... Et.... Cette cheville, je crois qu'elle enfle, ça fait mal. C'est malin, aussi, des chaussures à talons sur les pavés. Ma pauvre Sarah, tu sais bien que tu ne peux pas marcher avec des talons. Où est mon mouchoir ? Non, celui-là, plus la peine. Poubelle. Vite, vite, dépêche-toi, il va en avoir marre, il va penser que... Oh non, bébé, ne t'en va pas, attends-moi.
Les cloches encore. Douze heures trente. Elle ne viendra plus. Je ferai mieux de partir. Est-ce que j'essaierai de la rappeler ? Elle ne veut plus, peut-être. Ou elle ne peut pas ? Tellement de peut-être dans cette histoire. Il faut que je m'habitue, elle ne veut pas me voir, que je m'habitue et voir toutes ces femmes, guetter sur leurs visages, toutes ces femmes de 43 ans... environ, leurs yeux, leur sourire, leur démarche et me regarder dans la glace pour la reconnaître en moi et me reconnaître en elle si je la voyais. Par inadvertance, par hasard. Elle habite Nantes depuis longtemps apparemment, je l'ai peut-être déjà croisée sans le savoir. Trois ans de fac à Nantes, tout de même. Est-ce qu'elle va au marché de Talensac , au ciné Gaumont, au café place du commerce, à la FNAC ? On s'est peut-être croisés. Je crois reconnaître dix fois par jour une mère différente, et elle... est-ce qu'on reconnaît comme ça, du premier coup, une mère qui ne vous a pas reconnu ? Quelle heure ? Trente-cinq... Cette femme, là-bas, en jean, ça pourrait être elle. Ou l'autre, de l'autre côté de la rue en jupe floue. Non, celle-là ne cherche personne. Va-t-en, Pierre, elle ne viendra plus, laisse les jeunes filles amoureuses, laisse les platanes écorchés, laisse cette chaise qui grince.
-Combien vous dois-je ?
-Deux cafés ? Quatre euros soixante, monsieur.

Cette cheville, je n'arrive plus à avancer. C'est trop tard. Si douloureux. Le salaud. Il avait les cheveux si noirs. Je n'ai plus vu que ça, au bout d'un moment, surtout quand il m'a fait si mal. Le pavé si froid. Trempé. Alors ma belle, on se balade dans les ruelles ? Trop tard, sûrement. Quelle heure ? Oh, son coup de poing. Tout de suite tombée par terre, dans les poubelles. Ses sales cheveux noirs qui dégoulinaient dans mon cou et l'odeur métallique de la lame sur ma gorge pendant ... Sarah, c'est fini. C'est loin. Pense à maintenant. Il ne pleut plus. J'ai toujours mal à la cheville. C'est flou. J'ai mal.
-Madame, je peux vous aider ? Vous vous êtes cassé quelque chose? Madame, vous m'entendez ?
Je l'ai reconnu. Il est châtain, châtain comme moi. Tu entends, Raphaël, mon bébé est châtain !
-Madame, ça va ?
-Pierre ? Je suis Sarah.
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